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Il y a 50 ans, «Sunday, Bloody Sunday»


Le 30 janvier 1972, un dimanche tachait de sang l’histoire nord-irlandaise. Dans le quartier de Bogside à Derry, une marche pacifique contre les inégalités entre catholiques et protestants tourne au massacre. Alors que les tensions sont exacerbées entre les deux communautés, les soldats britanniques tirent à balles réelles et fauchent quatorze vies. Retour sur une sombre journée chantée par U2, et la reprise d’un conflit qui fera près de 3 500 morts en trois décennies

Bono s’avance sur scène en mimant le pas martial d’un parachutiste britannique. Décrochant le micro, il hurle : « This song isn’t a rebel song » (ce n’est pas une chanson rebelle), allusion adressée aux groupes de folk irlandais, tels les Wolfe Tones, classés républicains, pour ne pas dire pro-IRA, et qui triomphent au sein de la communauté catholique d’Irlande du Nord et d’Écosse. Sous les vivats d’une foule vibrante, il attaque alors « Sunday Bloody Sunday », premier tube universel de U2, amorcé par un riff signé David Howell Evans, alias « The Edge ». Guitariste et compositeur, il est à l’origine de l’architecture sonore du style U2. C’est lui qui, à doigts nerveux, composa cette suite d’accords rythmiques qui ancre la ligne mélodique du morceau. On était en 1982, dix ans après le drame de Derry. Quatorze manifestants y tombèrent sous les balles anglaises, dont sept personnes de moins de vingt ans.

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Si les paroles commencent par : « I can’t believe the news today » (Je ne peux pas croire les nouvelles aujourd’hui) ; si elles se poursuivent par : « Je ne peux pas fermer les yeux et les chasser », elles culminent en un désespérant : « Combien de temps, combien de temps devrons-nous chanter cette chanson ? Combien de temps ? Combien de temps ? » Toute l’Irlande « verte » communie dans ces imprécations qui, au fond, – dixit Bono – n’en sont pas. Commémorer le massacre du « dimanche sanglant » (Bloody Sunday) ne signifie pas, pour U2, jeter l’opprobre sur la communauté protestante. Depuis Guillaume d’Orange, au XVIIe siècle, celle-ci a fait siens les comtés de l’Ulster, dans le nord de l’île, les villes de Belfast et de Derry (que, par loyalisme à la couronne britannique, elle rebaptise… Londonderry). Catholiques minoritaires et protestants implantés depuis quatre siècles se disputent là une quadruple guerre de Cent Ans ! Guerre jamais conclue, même au lendemain de la révolution irlandaise, car, en 1921, six comtés de l’Ulster sont restés dans le giron du Royaume.

Dix mille personnes se pressent vers William Street, et n’ont que des tôles ondulées pour bouclier quand les balles pleuvent

C’est dans ce contexte que s’inscrit « Sunday Bloody Sunday ». Les années 1960 voient le « revival celtique » et, pour les partisans de l’unité de l’île, les élections remportées par les catholiques, dont Bernadette Devlin, qui siégera cinq ans (1969-1974) au Parlement… britannique. Dans l’autre camp, les protestants ultras multiplient les attaques contre les droits civiques.

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Le 30 janvier 1972, l’Association nord-irlandaise pour les droits civiques organise une manifestation pacifique. Dix mille personnes, en provenance du Bogside, zone recroquevillée derrière les 29 barricades de Free Derry, enclave interdite à l’armée britannique et à la police d’Ulster (RUC), se pressent en direction de William Street. Ils n’ont que des tôles ondulées en guise de boucliers quand les balles pleuvent. Au départ, des balles de caoutchouc. Ensuite, des balles réelles, tirées sans sommation. Les victimes tombent, parfois touchées dans le dos ; des blindés écrasent deux garçons. L’enquête durera près de trente ans. Ses conclusions seront publiées en 2010. David Cameron, alors Premier ministre, présente ses excuses à la Chambre des Communes, aucun militaire ne s’étant trouvé en situation de légitime défense.

Bloody Sunday ! « Domhnach na Fola » en gaélique. Il en est un autre : le 21 novembre 1920, en pleine guerre d’indépendance, les forces armées britanniques avaient ouvert le feu lors d’une finale de football gaélique à Dublin. Le massacre de Croke Park fera quatorze morts (autant qu’à Derry), dont un joueur. La chanson de U2 ne les oublie pas.


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