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«Pour moi Sempé n’était ni un poète, ni un humoriste mais un philosophe»


Interview Valentine L. Deletoille

La romancière et fille du scénariste René Goscinny nous raconte le deuxième père du Petit Nicolas, qui s’est éteint jeudi à l’âge de 89 ans.

Paris Match. Quelle image aviez-vous de Sempé ?
Anne Goscinny. J’ai toujours eu affaire à un homme délicieux, un dandy qui avait sur la vie, sur les gens et sur les choses, le recul qu’on peut lire dans ses dessins. Il maniait le troisième voire le dixième degré comme une langue maternelle. Quand on dit que Jean-Jacques était un humoriste ou un poète, ça m’agace. Pour moi c’était un philosophe. Quand vous regardez un de ces dessins, c’est comme s’il était placé dans un drone au-dessus des gens pour mieux les observer et les analyser. Si vous lisez les légendes, il y a beaucoup d’humanité, de bienveillance. Il n’y a jamais, jamais eu une quelconque méchanceté. Lorsqu’il se moque d’une chose, il s’inclut dans l’objet de la moquerie. Et ses traits jamais fermés permettent de faire partie de l’image, d’en être un figurant.

Hommage à Sempé – la naissance du Petit Nicolas

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Quel rôle ses dessins ont joué dans votre vie ?
J’ai été accompagnée par eux comme par ses albums qu’il m’a tous dédicacés. J’en ai beaucoup chez moi, je vis littéralement avec eux. J’ai notamment le dessin d’un grand paquebot, avec pleins de personnages dessus, et il n’y a pas un jour où je m’arrête devant lui en me demandant avec lequel d’entre eux je vais dialoguer aujourd’hui. Dans tous mes livres, j’ai glissé un album de Sempé posé quelque part. C’est dire son importance ! Je ne l’ai jamais fait pour un livre de mon père.

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Sempé, sa dernière interview dans Paris Match

Vous avez un dessin préféré ?
En 1985, ma mère a organisé la première exposition sur mon père à la tour Eiffel et lui a demandé de dessiner l’affiche. Elle représente mon père en oiseau posé sur une branche. Ca pouvait sembler bizarre mais j’ai trouvé que c’était une représentation juste. Et quand je passe devant l’affiche originale qu’il y a chez moi, j’ai l’impression que cet oiseau me suit des yeux. 

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Une complicité presque potache

Votre enfance a-t-elle été liée au Petit Nicolas ?
C’est très étrange parce qu’enfant, je n’ai jamais lu Astérix. J’ai perdu mon père à l’âge de neuf ans et avant ça il m’avait donné deux volumes du Petit Nicolas, donc c’est sa seule œuvre que j’ai lue de son vivant. Ça a créé entre le Petit Nicolas, mon père et moi, même après sa mort, un lien que je n’ai pas avec les autres personnages.

Vous avez écrit sur Instagram “Jean-Jacques Sempé a retrouvé mon père”. Pour vous, il représentait aussi le dernier lien avec votre père… 
Oui, c’était probablement le dernier homme dans les yeux desquels je voyais sourire mon père. Mon père a été très proche de Claude Bolling, de Pierre Tchernia, de Gérard Calvi, d’Albert Uderzo et aujourd’hui ils sont tous morts. Avec Jean-Jacques, ils ont créé ce petit personnage de papier qui a fait le tour du monde. Tous les accessoires du Petit Nicolas sont complètement démodés. Il n’y a plus de plumier ni de tableau noir dans les écoles aujourd’hui, mais les enfants continuent de se reconnaître en lui : il véhicule des valeurs universelles de l’enfance, l’amitié, la camaraderie, l’amour des parents, la maîtresse, l’arbre dans la cour de récré…

Comment définiriez-vous le lien qui unissait Sempé et votre père ?
Jean-Jacques est sans doute l’un de ses amis qui l’a le mieux compris. Il lui a donné la chance de s’exprimer autrement que dans des bulles, enfermé dans des cases. Ils étaient rarement satisfaits de ce qu’ils faisaient l’un et l’autre, et je crois que c’est ce qui les rapprochait. Je suis dépositaire de leur correspondance des années 60 et honnêtement quand je lis leurs lettres je me marre ! On sent une complicité presque potache.



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